jeudi 6 novembre 2008

le marcheur, et l'inconnu


Je me promène, silhouette parmi les silhouettes, j'arpente les trottoirs, badaud comme les autres, je m'arrête au petit bonhomme rouge, je marche au petit bonhomme vert.
Mes pas se succèdent, ombres sous le soleil d'après midi. Je me contente de ne penser qu'au moment présent, qu'à l'absolu, qu'au mètre qui me précède, mes poings jouent à cache-cache dans le fond des poches de ma veste.
Mon regard toise sans se soucier. Mes yeux inconscients vont dans toutes les directions, se perdent dans les jupes et les visages, ou l'inverse. Je m'attarde sur l'anodin fourmillant, sur les murs de Cherbourg et son passé transatlantique. J'avale les quotidiens, les rues aux noms historiques. J'arrive au boulevard où s'énervent les voitures et leurs fumées dégueulasses. L'un des conducteurs, vitres grandes ouvertes, prend sa caisse hideuse pour une boîte de nuit, des enceintes surpuissantes crachent un tempo imbécile. Certaines filles lui adressent un sourire admiratif... J'en suis consterné.
Il fait beau, coup de chance sous cet été chagrin. L'air me réchauffe, il parvient à se faufiler sous mon pullover de travers. Je passe devant un bac à fleurs mué en banc de fortune, entre deux rêveries, mon regard se dirige instinctivement vers un gars, un pauvre gars, le pauvre gars assis dessus. Mes yeux se bloquent sur lui, à peine le temps de tourner sur ma droite, et de continuer mes pérégrinations.
La pause était finie.
Mon insouciance passagère n'était qu'un leurre, cette conne ne s'était pas assez méfiée. Elle dégringole en flèche, comme une courbe de graphique qui plonge dans le bas de la feuille, et frôle l'axe des abscisses.
Elle s'écrase la gueule.
Tout en bas.
Cet homme je ne l'ai vu que deux trois secondes.
Sa pauvreté m'a bien sauté à la gorge, son mauvais blouson sous lequel on devine qu'il ne fait pas chaud douillet la nuit tombée, son froc crado, oui crado, de la terre, de la boue, de la merde, de la poussière, du pas net, du sale qui ne donne pas envie de s'approcher et de taper la discute.
Ses cheveux sont abîmés, plaqués les uns aux autres, partent dans tous les sens, des petits tremplins vers la gauche, vers la droite. Il a les traits tirés de quelqu'un qui n'a plus croisé de lit depuis belle lurette. Des valises, des crevasses lui zigzaguent sur tout le faciès. Il est mal rasé, pour tout dire il a une barbe pouilleuse.
Il pue.
Il marmonne sans y faire attention. Un truc inintelligible, une marmelade de sons, un discours sans queue ni tête, il dialogue avec lui même, homme triste qui dévale l'avenue et ses jolies pancartes annonçant les soldes.
Il a perdu les pédales, il prêche, il jure, il prie, il abjure, il insulte, il maudit, que sais-je encore. En tout cas il n'est plus là, l'alcool lui offre un univers à lui.
Le monde lui coule entre les doigts.
Je m'en veux, je nous en veux, d'être doués de "Raison", et de laisser courrir cet état de fait, cette misérable habitude, cette nébuleuse infecte, cette injuste porcherie, ce mépris absolu : la pauvreté.
J'ai envie, comme beaucoup d'autres, malheureusement pas "le nombre", de me retourner, de gueuler si tout le monde trouve ça normal ? ! Si tout le monde arrive à se regarder dans le miroir ? Si tout le monde s'en fout ? Si tout ce monde n'est qu'un ramassis d'égoïstes, qui ne pense seulement qu'aux nouvelles binocles de Zidane, aux histoires de cul de Manaudou, au nudisme estival des présentatrices télé...
Je pense tout ça, tout bas, très vite, mais la rue fait comme moi, elle poursuit sa coquette existence malgré le dénuement si proche, on geindra tous ensemble devant le reportage du 20h...
Pauvreté. Pauvre. Qualificatifs qui font peur.
La pauvreté et son lot absurde : l'exclusion.
Une exclusion tolérée, amoindrie par la main tendue de ce SDF abruti par sa vinasse de supérette, qui ne voit que des pieds défiler devant ses joues creuses.
On a du mal à se rendre compte, ou plutôt on oublie, on évite de se rendre compte, la peur au ventre de se prendre en pleine face la réalité.
Ne rien avoir. Rien. Seulement de la misère et des ongles noirs à vendre. Terminé ! Le bas de l'échelle est atteint... quand on pense que certains ont droit à l'escalator...mais pour monter eux...
Plus rien.
Et la société, dans son large ensemble, s'en moque de toutes ces larmes, elle trace, elle jette ici ou là, quelques restes. Elle pense à lui, à ce pauvre gars, l'hiver, entre la bûche, le jour de l'an et les vacances au ski. Pour ceux qui restent chez eux, elle les rassure, elle diffuse et commercialise "la soirée des Enfoirés", pour renflouer les caisses des "Restos du coeur", louable institution je n'en doute pas. Mais celle-ci est devenue, certainement contre son gré, instrumentalisée, par les pouvoirs politiques, qui à force de se réjouir d'une telle solidarité, délaissent le terrain... et allouent des crédits pour des militaires en mal de combat. Et puis, les "stars" dans le vent, deviennent forcément "stars compatissantes", comment ne pas croire à une promo déguisée et supplémentaire.
Alors les starlettes nous braillent leurs chansonnettes entre les petits fours, la flûte de champagne, les huîtres arrivent.
Et j'éviterais de m'attarder sur ces attitudes nauséabondes qui pullulent dans les rues. Ces individus qui fusillent le malheureux, sa crasse et sa bouteille vide, le visage haineux qui transpire "le bon sens", avec cette phrase redondante, insultante :"s'ils sont dans la rue, c'est qu'ils le veulent bien...blabla...", arguments éructés par l'assurance d'être dans le haut du troupeau.

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