
On a l'air con dans un supermarché.
Moi, toi, vous, nous compagnons d'emplettes.
Une grande surface c'est moche, terriblement moche, laid, dégoulinant, affreusement dégueulasse, masse rectangulaire de tôles et de bêton.
A l'intérieur de celles-ci, les architectes de la vente par gavage se croient toujours obligés de nous construire, une clinquante pré-salle des ventes, dénommée par les spécialistes de la chose : la galerie marchande.
"Galerie marchande", nom étudié tout exprès, pour nous amadouer, nom bien rond, "galerie" pour le strass et les paillettes, "marchande" pour le côté rupestre, campagne, voire enfantin... le piège parfait pour les gogos que nous sommes...
Et pourtant ! La galerie marchande est loin d'être un lieu reposant et enivrant.
L'éclairage y est furieux, le décor de carton-pâte, les devantures sont agressives, grossières, couleurs pastels, "design" à tout bout de champ, autant de directions subliminales pour te chopper le bout du nez et t'emmener jusqu'au machin chose sur le mannequin eunuque.
On a l'air con dans un supermarché.
On se croise, on se double, on se met à la queue le leu, on se bouscule, on se percute, on se dévisage quasi par réflexe, on se râle à demi-mot dessus, on se fixe comme des singes en cage.
Il est rare qu'un sourire mutuel nous échappe.
On fait tout ça, dans les allées inondées d'étiquettes, d'emballages tape à l'oeil, gros caractères sur fond coloré. On se croirait chez l'ophtalmo. Des dessins rigolos, attendrissants, issus des machoires acérées de publicitaires, bourrent le mou aux bambins-nourissons qui boudent ou qui hurlent, ou les deux, depuis que sa pauvre mère, la méchante, a refusé de lui acheter les céréales avec le tigre bodybuildé dessus...
On a l'air con dans un supermarché.
Il faut voir nos têtes, nos visages (bon il y a toujours les éternels réjouis du rien), fatigués, traits tirés par la climatisation à côté du bête tapis roulant noir. En face de nous, les sous-payées robots caissières, qui sous la pression d'un chef tatillon, feraient n'importe quoi pour refourguer des bons d'achat sur les lessives.
On étale nos courses flaschées à l'arrière train par un faisceau lumineux rouge-imbécile. Les offres promotionnelles dégringolent des hauts parleurs, entre deux chansons de varièté pleurnichardes, éructées par des Pagny en herbe...
On a l'air con dans un supermarché.
On regarde balourds comme après un repas trop pesant, hypnotisés, tous les produits et leurs paquets laids, défilant et défiant notre carte bancaire et son sigle idiot.
Des fois, j'ai l'impression d'être devant une retransmission d'étape du Tour de France, on dirait la caravane...
Le jambon avec la tête de cochon souriant, trop content d'être coupé en tranches, la boîte de chocolat en poudre qui sent le passé colonialiste...
Il faut préparer la monnaie, se retenir d'acheter une connerie de plus. Le caddie et ses roues qui grincent déborde, ras la gueule, le pack d'eau dans le fond, comme une ancre.
Et les caissières ? Elles sont habillées (souvent) d'un sordide costume. Il faut croire que leurs équipementiers ont l'ordre de tailler, de leur tailler, des uniformes fades, tristes, genre classe sociale sous-sol, pour donner à chacun d'entre nous, les civils, inconsciemment un air supérieur. Le client a toujours raison.
On a l'air cons sous les tromboscopes de ces litières consuméristes. Et on a pas fini de se farcir les labyrinthes de biscottes, de pâtes, de débouches WC, de légumes sur-parfurmés... client suivant.

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