jeudi 6 novembre 2008

Le marcheur, brève de comptoir

Cherbourg a remis son manteau gris. Momentanément. Les parapluies se dandinent au dessus des têtes. Des parapluies de toutes sortes, des tordus, des anciens, des troués, des rafistolés, des estampillés "made in Cherbourg", des trop petits, des qui coulent sur le manteau, les assortis à l'imperméable... Les terrasses, lieux de villégiature pour candidats aux boissons fraîches, sont vides, les tables et les chaises sont rangées, emboîtées sous des bâches. Les gouttes rieuses rebondissent sur le sol de pavés.
La façade vitrée de la brasserie me permet d'observer de l'extérieur.
Dès que l'averse se fait plus imposante, il se joue une véritable compétition d'athlétisme. Des cents mètres improvisés, où talons aiguilles, baskets, chaussures "de ville" rivalisent avec des fortunes diverses.
Des hommes, des femmes, peur de voir leurs cheveux épouser de force la forme de leurs crânes, sous les trombes d'eau, sautillent sur la pointe de leurs godasses glissantes pour atteindre un abri, un magasin ou une de ces laides bagnoles.
Au comptoir, le débat politique est lancé. Il est moins serein, moins calme, moins tolérant, qu'il y a trois semaines. L'échéance du premier tour approche à grands pas, les camps se dessinent, se cramponnent sur leurs convictions. La discussion ou le semblant, est menée par un fort en gueule. Il y met toute sa hargne, sa vision du monde, mais se perd dans un monologue, un monopole de la parole qui se désagrège dans des détails insignifiants. De plus, ce haut parleur dégarni, a une fâcheuse tendance à tout ramener à son cas personnel.
Une femme élégante et souriante, venue quelques minutes se réchauffer d'un nectar colombien, accompagné de son fameux chocolat, où l'amende craque à l'intérieur, se force à écouter, bonne poire. Son espoir d'un moment de quiétude, de rêveries, s'est envolé à la seconde où elle a fait un pas vers le leader d'opinion en bout de bar. Un excès d'amabilité...
Dans un premier temps, elle répond aimablement avec un infime intérêt. Mais elle s'aperçoit assez vite de la supercherie : son interlocuteur se fout de ce qu'elle pense. Il se défoule, il ergote, il houspille, il salive, il postillonne, ne manque plus que les caméras de Jean-Pierre Pernault pour tâter le pou de la France. Peut-être que cet homme ne parle jamais chez lui ? Alors son interlocutrice de fortune se contente d'acquiescer, de hocher la tête, et de ne pas entrer dans la contradiction. Elle qui voulait juste une pause avant le turbin...
Elle écourte sa détente, avale d'un trait la moitié de sa tasse, que ce con a fait refroidir. Elle prend son pépin rose bonbon, rose petite fille qui aime les poupées. Elle disparaît dans le méandre des rues piétonnes.
Elle croise une autre femme qui se démène dans un pantalon, un jean trop serré, ses cuisses étouffent. Sans les progrès de la discutable science cosmétique, son masque de maquillage grossier aurait dégouliné sur ses chevilles. Les séances d'UV ne l'épargnent guère, elles lui donnent une couleur oscillant entre le marron jaune orange rouille carotte, ça dépend l'angle d'attaque. Elle est teintée d'un cirage vieille poule. Elle se voudrait vingt ans de moins, elle a dix ans de plus. Une poupée Barbie flétrie, sauvée ou échappée d'un ancien coffre à jouets. Elle voudrait la jeunesse de sa fille, l'innocence de sa fille, la démarche de sa fille. Elle n'a que le mépris et la dégaine d'une surdose l'Oréal.
Le roi des foules continue à proférer ses idéologies personnelles, variant de gauche à droite, suivant ses préoccupations, une vraie girouette ! Les impôts, les charges sociales, la sécurité et leurs cortèges ennuyeux, prennent le pas sur le reste.
Chiant.
A l'extrême.
Chiant à l'extrême.
Discussion sans fin, entre le client bavard et des apôtres de Kronenbourg.
Le patron reste neutre. Il se doit d'être l'arbitre et de préserver ses consommateurs et leur tranquillité achetée le temps d'un remontant. Cependant on le voit il ronge son frein...
Je sais pourquoi je ne serais jamais "militant officiel", avec carte et photo d'identité, d'une cause. Seulement intermittent, ce qui n'est déjà pas si mal. J'aime être concerné, impliqué, mais pas coincé, embrigadé dans des théorèmes bibliques ou politiques, emporté dans des idéaux.
Je tiens trop à ma liberté.
Lâche, peureux, raisonnable, raisonné, petits bras, bourgeois pour ceux que ça amuse, amateur prolétaire pour les puristes de la "seule" cause juste ou les juristes en classification sociale.
Je vous laisse le choix du qualificatif qui vous fera plaisir, vous confortera dans vos positions, vous confirmera dans vos certitudes.
Je finis mon café encore chaud, juste ce qu'il faut, une dégustation rapide, mais dégustation quand même, une caresse noire et chocolat fin.
A la prochaine, Messieurs Dames, je vous laisse avec le casse couilles.
Je sors, il fait bon, il fait frais, la pluie ricoche sur mon visage.

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