J'ai mis encore une plombe à trouver ma place ! Comme un chien qui tourne sur son tapis avant de se coucher ! Le temps que je perds à me dégoter la meilleure chaise. Enfin la meilleure... celle qui m'éloigne assez des autres et leurs regards de tueurs et qui m'offre une vue sur la rue.
En face de moi, à l'abri du vent de mars, à la terrasse, la traditionnelle équipe de chantier, composée de quatre solides gaillards, qui dévorent le menu du jour, après une bonne matinée de boulot.
Ils ne semblent pas méchants ces gars, même l'air plutôt sympathiques. Ils ont la trogne du boulot bien fait, cotte salie, doigts peinturlurés, poussière dans les cheveux. Au milieu de ces masses, un "mousse" avec sur le visage l'acné de l'apprenti, qui ne savait pas sacquer le collège, les profs, les premiers de la classe et les jardinières de légumes de la cantine. Entre deux bouchés, je l'observe, quelques fois il toise curieusement ses acolytes. Il les surprend "heureux" de manger sans leurs femmes et de reluquer celles des autres. Il doit se demander s'il va être comme ça plus tard. Quant à son tour, c'est lui qui paiera la tournée, c'est lui qui mettra une claque à décoller un mur dans le dos du boutonneux qui sera à sa place. S'il dévorera des mirettes les culs affolants des étudiantes innocentes, s'il rotera après les tagliatelles au saumon en réclamant le café et l'addition, s'il vociférera sur son patron un brin pointilleux sur le boulot, mais moins sur la feuille de paye...
Il se balance le petit noir dans le gosier, d'une traite, le dessert avec. Il est temps de se manier, la peinture ne se fera pas toute seule ! Il se lève, c'est le seul qui n'ai pas le ventre d'une femme enceinte. Il a encore la fraîcheur des bancs d'école, il sent encore la trigonométrie et les mots d'amour sur la trousse. Quand ils partent, il marche un peu en retrait, mine de rien, style je me démarque comme je peux, mais j'ai pris le monde professionnel en pleine face. "Le monde du travail et la condition ouvrière" comme ils disent, les experts à la télévision, à côté du mec en cravate qui hoche la tête.
Peut-être pense t-il, qu'il aurait dû bosser ses maths et moins parader en français, pour épater la jolie blonde du fond de la classe...
Juste à ma droite, juste juste, vient se coller à moi un chauve à qui je n'avais rien demandé. Il jette parfois un regard pervers sur mon petit carnet où mon stylo déambule. Il y a des places en pagaille, étalées dans la brasserie, mais non il me squatte comme une amoureuse.
Costard-cravatte gris, ça fait plus sérieux, ses pompes sont impeccablement cirées, mais ne savent quoi faire sous la table. Elles se passent, l'une après l'autre, dessus. Comme une petite fille qui veut aller aux toilettes. Il s'autopiétine. Sa grosse montre argent-métallisée me saute à la figure. Sa large pendule, mode Bernard Tapie en pleine gloire, me nargue, l'insolente. Je ne sais pas pourquoi je pense ça, mais je trouve qu'il a une dégaine à rouler en Alpha Roméo, la large bagnole italienne, un "veau" dans le jargon des lecteurs d'Auto plus. D'ailleurs, il lit Auto plus ! Le magasine doit lui expliquer que de toute manière, le dernier modèle sorti des usines est plus performant que sa quatre roues pourtant achetée à crédit... quoi la pollution ? Oui, un coup d'écotaxe et puis on verra après, quand les glaciers nous tremperons les orteils et que les baleines seront sur le dos...
Un VRP, il doit être VRP.
Il est venu dans ce troquet, enfermé, protégé dans les rues piétonnes, il se réfugie une petite heure, dans cet îlot urbain, il ne croisera pas ses collègues éreintés par le bitume, à inonder le marché de la camelote du Président Directeur Général. Il ne les rencontrera pas, il s'accorde une pause, loin du resto deux étoiles où tous les vendeurs à petites mallettes pur cuir, se racontent leurs magouilles et leurs horaires de forçats.
La serveuse se faufile entre les rangs, ses reins frôlant les assiettes pleines de restes mélangés aux serviettes de papier. Elle est habillée en midinette, comme sa fille. Elle en peut plus de voir ses jolies joues d'antan, dégringoler vers ses godasses à talons. Un jour elle a dû rêver d'être vétérinaire ou maîtresse d'école. Pas l'air heureuse et en plus elle trempe ses doigts fins dans les auges pas tout à fait finies, de deux pétasses dissimulées derrière leur rouge à lèvres tendance.
Dehors, temps frais mais agréable, le soleil n''est pas avare de ses rayons. Un SDF tend la main, ouvre sa paume, répète une phrase de pitié, à te retourner les boudins, à te mettre la rage. En tout cas moi oui, à chaque fois.
Les nuages se sont fait la malle.
Les sandwicheries se taillent la part du lion, les adolescents aux discussions ravagées par la mue sauvage de leurs cordes vocales, les étudiants bobos ou sans tunes, s'arrachent les paninis trois fromages. Les vendeuses à temps partiel avalent recta, leur salade sous vide, sans sauce. Il faut qu'elles se dépêchent, les consommateurs sans conscience ne tolèrent pas le répis, et s'ils veulent s'acheter une paire de tongues à midi et demi, faut les accueillir, grand sourire, la digestion dans les chevilles, haleine fraîche et rototo discret.
Bon je vais payer mon croque madame, "madame" rajoutée parce qu'il y a un oeuf sur le dessus. L'affiliation ultra mauvais goût, mais tout le monde apparemment trouve ça normal, femelle reproductrice au dessus d'un pain de mie jambon-gruyère... la journée de la femme c'est quand déjà ?
Je règle la note, rapide merci, petit sourire, parce que si ça continue, je vais voter Laguiller. Je déconne.

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