
Je ne voulais pas faire partie de la tuerie à grande échelle... J'en étais resté là, je crois. Je vais vous conter la suite de ce réveil ingrat.
J'avais téléphoné à ma mère, mais point de mot d'excuse, par contre une tête désespérée de celle qui m'a mis au monde le 11 février 1976. Je devinais son inquiétude. Elle savait que si l'épreuve des trois jours me comptait parmi les aptes au service national, j'étais capable de déserter ou de me retrouver au trou assez rapidement. Car oui ! Plutôt la punition que de marcher au pas, la tête rasée ! Avec un flingue sous le bras ! J'aimais pas les majorettes et leurs chorégraphies, alors les militaires et leurs aérobics cadencés...
La convocation pour les trois jours était faite dans les règles de l'art, je ne pouvais y couper.
Seul avantage, je loupais trois jours de lycée. Maigre consolation.
Je me levais, il faisait nuit. Un matin d'une heure avancée, je prenais tristement mon petit déjeuner. Ma mère s'attelait autour de moi, s'assurait que je n'oubliais rien. Elle me glissait des gâteaux dans mon sac. Je feintais de ne pas la surprendre.
Le démarrage du diesel de la voiture secouait le bourg du village encore endormi. On partait même plus tôt que les travailleurs de l'autre grande gourde de la Cogéma.
Direction Valognes et sa gare ferroviaire.
L'armée prévoyait les billets pour nous emmener dans son bourbier à képis.
J'en avais un.
Salope.
Le quai semblait aussi perdu que moi et mes idéaux pacifistes. J'allais me faire coincer par la sourde et muette. Un léger brouillard dansait en apesanteur, juste au dessus des rails et leurs gros cailloux.
Le contrôleur annonçait la traînée de wagons.
J'étais aussi anéanti que ma mère nerveuse. Ou l'inverse.
Il faisait froid, je rêvais encore de mon lit, et la nuit m'avait paru courte.
J'empoignais mon sac. Les roues du train grinçaient en choeur, transperçaient l'aube et mes tympans.
Les portes se décachetaient.
Un au revoir rapide et bref, sinon je faisais demi-tour.
Les portes se refermaient comme des brutes et mon enfance se claquait la gueule sur les vitres.
Un signe de main vers maman à qui les bidasses enlevaient son petit...
Je m'asseyais, circonspect, saut dans l'inconnu, ou justement non, pas vers l'inconnu. Vers les gros bras de la République au garde à vous.
Je pensais un instant m'arrêter à Carentan et fuir ! Déserter ! Bras d'honneur vers l'armée, sa mitraille et ses commandos en forêt ! J'irais courageux et déterminé, me réfugier je ne sais où, rejoindre les autres adeptes de la non violence, dans un maquis insoupçonné...
Et puis, cette idée était partie aussi vite qu'elle était venue.
J'imaginais plutôt le titre de La Presse de la Manche une semaine plus tard :"la gendarmerie arrête un réfractaire embourbé dans les marais du Cotentin...", avec pour point d'orgue un édito revanchard sur cette jeunesse qui fout le camp et plonge dans le désamour de la patrie...
Je commençais à me noyer dans les occupations préférées de l'armée, curer les chiottes, faire le baise main aux gradés en bottes cirées, saluer les couleurs comme un curé devant sa croix et son mégalo sadomasochiste dessus...
Quand.
Quand on me tapotait doucement sur l'épaule. Je regardais à ma droite, sur le siège d'à côté. Un mec me scrutait, sourire en façade. Sa tête me disait vaguement quelque chose, mais pas un souvenir impérissable au premier abord...
Régis.
Oui Régis.
Mon voisin de table en sixième !
La sixième ! La classe de sixième quatre !
Ouais, c'est bien ce que je pensais, pas impérissable le souvenir...
Régis était un gentil, un gars bon public, bonne trogne, bon en maths en particulier, et en tout en général. Mais pas très "fun", Régis, à l'image de son prénom... Humour et allure vieille France pour résumer.
Régis, un bon camarade en somme.
Par le plus grand des hasards, il se retrouvait convoqué les mêmes jours que moi ! Lui aussi, la grande paluche de l'armée l'avait choppé et mis son imposante carcasse dans ce wagon, qui déroulait vers l'abîme en treillis...
Premier arrêt à Lison, à peine trois quart d'heure après le départ.
Il faisait toujours aussi froid, sur les bords de cette gare fantôme, à mi-chemin entre Cherbourg et St lô et son île à Pierrot...
On remontait dans un autre train. Moi et Régis.
Le voyage passait plus vite. On se racontait les anecdotes de notre année collégienne commune.
Au cours de nos discussions je m'apercevais que mon camarade collégien, se réjouissait de partir jouer les troufions.
Ma sympathie déclinait.
S'il savait !
Mais je ne lui disais rien.
Je ne lui disais pas que dans ma poche résidait l'espoir, mon espoir ultime de passer à travers les barbelés d'une future garnison !
En effet, dans mon manteau, gardée comme une relique, une ordonnance de mon ophtalmologiste...
Eh oui ! Environ deux semaines avant mon départ, j'avais eu rendez-vous avec Mr L, ophtalmologiste de son état. Mr L est gai comme une porte de prison, son cabinet respire l'épouvante, et trouverait sa place dans Shinning de Kubrik. Son cabinet est à l'image de son propriétaire, triste, silencieux, ennuyeux, froid.
Mr L ne parle pas, il consulte.
Il examine ses patients sans contacts, sans épanchements, sans sentiments. Les patients entrent et sortent sans un mot qui ne s'extrait du contexte purement médical.
J'y étais allé au culot. Je n'avais rien à perdre.
Vogue la galère !
J'avais osé interrompre son petit manège, réglé au millimètre. Je lui avais parlé franchement entre mon siège et le panneau lettres noires sur fond blanc, à tailles décroissantes.
"Je m'excuse de vous demander ça, mais je ne veux pas faire mon service national, je veux continuer mes études, je ne veux pas perdre un an à faire le mariole en uniforme, pourriez-vous me faire un papier qui..."
J'avais osé lui dire ça.
J'avais lâché ça d'une traite, sans accroc, sans bafouiller.
Il m'avait regardé surpris, immobilisé dans sa cuisine traditionnelle.
Je craignais sa réaction, ça allait être cinglant !
Et bien non ! Un déçu de Mai 68 !
Contre toute attente, il me gribouillait en un tour de main trois phrases avec son cachet dessus. Il me confiait dans une parenthèse surréaliste, que lui aussi il avait tout fait pour ne pas se déguiser en guerrier. Il ajoutait en me tendant le précieux document :"si avec ça vous le faites, c'est à rien n'y comprendre !"
Aussitôt sa phrase terminée, il redevenait Mr L, austère, fermé, rattrapé par son quotidien minutieux, retenu, consciencieux, une joie de vivre à se jeter d'un pont, un parpin aux pieds...
Et me voilà, dans ce vieux train régional, traîné par une ancestrale locomotive Micheline rouge, assis sur un siège tape cul, armé d'un sésame insoupçonné... enfin je l'espérais insoupçonné !
Le trajet ne m'avait jamais paru aussi long, pourtant j'aime le train.
J'avais englouti la moitié de mes gâteaux.
On arrivait à Rennes.
Le plus pénible commençait.
Nous étions conviés à tous nous regrouper autour d'un stand affrété par l'armée. Je devais faire grise mine...
Des militaires nous accueillaient froidement, très froidement. Des gueules de jeunes gradés en mal d'autorité. L'armée avait déjà une sale tronche.
Salope.
On nous parquait dans ces fameux bus, laids à pleurer, d'une couleur bleue qu'aucun ciel n'oserait exhiber.
On était vite à la base de recrutement. Des hauts grillages tout autour de cet oasis immonde, pour obsédés de la gâchette. La démocratie avait tout d'un coup une autre allure, à t'écoeurer de voter ! On se mettait à la queue le leu, dans le hall où l'écho était roi. On nous matait comme la bleusaille qu'on était, encore accroché à nos sacs emplis d'adolescence. Mon adolescence sentait les godillots crasseux des caporal-sergent-chef tout près de son derrière.
On abandonnait nos sacs dans une salle.
Après une heure à décliner notre identité, on partait à la cantine...
Dégueulasse, immangeable, légumes façon dînette pour petites filles chieuses, viande en carton, dessert hideux, l'eau goût de sueur de vieux... L'armée culinaire ne s'embarrassait pas de stéréotypes...
Salope.
J'avais rien avalé ou si peu.
De toute façon, j'avais l'estomac noué depuis le lever du jour.
Fin de repas.
Je portais mon désespoir dans la cour intérieure de cet endroit de malheur. J'avais le ventre vide et avait becté à une table de fous furieux, contents d'être là, dans ce labyrinthe à belliqueux. Ils étaient autant motivés que moi désabusé...
Retour dans le hall où étaient accrochées des photos de militaires souriants, de beaux clichés de machines à massacre, des défilés aux couleurs vives, des jeunes hommes ravis, joyeux, la cocaïne dans le pif. Ce qui tranchait avec une partie des soldats qui circulaient autour de moi, abattus, fatigués, mornes, sombres, voire funèbres... Incontestablement, une différence se décelait entre le réel et les jolies photos de famille.
On se rangeait à nouveau en rang d'oignons.
On nous mettait dans une salle foutue comme une salle de cinéma. On allait nous projeter un film sur le service national et ses filiales possibles. Des documents étaient distribués à cet effet et présentaient les pièges : la marine et ses pompons à pétasses, l'armée de terre et John Rambo en écusson, l'armée de l'air pour faire des traits dans le ciel le 14 juillet, la gendarmerie et Cruchotland... Je m'en moquais, moi ce que je voulais c'était ni l'un, ni les autres.
Je voulais qu'on me fiche la paix.
J'aurais signé n'importe quel armistice.
Les lumières de la salle s'éteignaient.
On attendait sages comme des images.
Une demi heure.
Toujours rien.
Pas la moindre projection.
Trois quart d'heure.
Un gradé arrivait par la porte de gauche en même temps que l'éclairage. Il nous demandait si le film nous avait plu.
Plu ? !
J'aurais bien voulu l'envoyer promener lui, sa casquette verte et son court métrage subventionné par les ventes d'armes.
Mais on avait rien dit, on lui confiait.
Il se retenait de nous aboyer dessus parce qu'on avait rien dit. Mais il tenait bon. Fallait pas affoler les petits crétins de nouveaux devant lui, tellement ravis dans son ciné propagande.
Il nous résumait le truc en trois phrases, version voix off, tournait les talons, fureur aux bords des commissures. Il nous ordonnait de nous lever fissa.
Personne ne bronchait.
Le conditionnement devait commencer à opérer de manière subliminale.
Les tests écrits.
Chacun à sa place.
Moi devant ma copie, comme un con, à me demander si je devais faire le coup du débile ou me concentrer pour répondre dans le bon sens à leurs questions.
Je ne faisais ni l'un ni l'autre.
Je m'efforçais de répondre dans les franges de la "normalité". Je ne voulais pas me retrouver en unité psychiatrique, ni dans les élites de la tuerie d'une caserne triste.
Je scrutais autour de moi.
Public hétérogène.
Des à fond dedans, des hésitants, des comme moi perdus dans ce cloaque, des qu'ont l'air d'en baver sévère pour aligner trois mots...
La paperasse prenait fin, un militaire ramassait les copies doubles, serré dans son uniforme réglementaire. La maîtresse d'école avait une drôle de dégaine.
Tests physiques.
Les choses devenaient sérieuses. Surtout pour moi et mon ordonnance correctement pliée dans ma poche.
Mon trésor dans son coffre.
Tests urinaires.
La grande classe.
Tous dans la même pièce à pisser, à viser dans un bocal sans en mettre à côté, je n'avais aucun mal à le remplir. Mon angoisse étreinte perverse, se liquéfiait dans ma vessie complice. Les résultats étaient connus aussitôt, fallait glisser une pipette dedans. Je n'étais pas conforme ! Cela ne me surprenait guère, mon honorable urine avait cette couleur particulière, presque couleur eau, comme une petite commission après deux litres de bière.
Les oreilles.
Le casque sur la tête dans une petite cabine cette fois-ci ! Les militaires sont pudiques des lobs. Exercice réussi, je me doutais que je n'étais pas sourd. D'ailleurs, ils devraient nous examiner à la fin des douze mois, après avoir pris dans les esgourdes, les ordres bavés par les apôtres de la domination humiliante.
Clin d'oeil au clairon !
En parlant d'oeil...
C'était l'heure du passage devant les ophtalmos en Rangers. Le moment de gloire de mon sésame.
Je le présentais avant de commencer quoique ce soit.
Le mec me fixait avec surprise. Presque habité de compassion. Il se levait de son bureau en acier. Il parlait de mon cas à un autre qui lui montrait une porte plus loin. Il me disait de le suivre.
J'étais saisi par un curieux sentiment.
Décidément Mr L avait dû y aller fort, mais peut-être trop fort pour être vrai. On m'emmenait me faire étriper par le sergent-caporal-colonel des blouses blanches soldats...
Le mec m'ouvrait la porte, signe de tête de rentrer, une mimique peu rassurante.
J'étais là, planté comme un âne, devant un grand bureau de bois ciré et brillant. Derrière se trouvait le faciès fermé, les sourcils réglés sur mauvais jours, d'un bonhomme tout en prestance, qui lisait mon ordonnance comme un faux billet.
Je craignais le pire.
Long silence.
J'aurais pu faire trois tests urinaire d'affilé.
Il prenait un stylo, faisait glisser un tiroir.
Deux feuilles, une verte, une bleue.
Je lisais les entêtes.
La verte signifiait la nouvelle tant espérée, puisqu'en gros imprimé noir : EXEMPTE.
La bleue, elle, avait une sale trogne.
Il prenait... il prenait... il prenait la verte !
Surtout ne pas lui montrer ma joie...
Ma putain de joie ! De jouissance ! De bonheur ! Des caresses terribles m'emplissaient le corps et prenaient des accents de retour au pays ! J'aurais voulu crier ! Gueuler ! Hurler ! ! ! Lui brailler à la face ma félicité ! Mon euphorie ! ! ! Et finir mon rire par "dans le cul lulu !"
Mais pas un sourcil, je ne bougeais pas un sourcil...
Je restais stoïque, aussi stoïque que le maton à galons.
Le silence devenait intenable.
Il me tendait la feuille.
Il lâchait enfin un mot, il me lâchait plusieurs mots, des phrases ! Il me questionnait sur mes études à venir.
L'aubaine !
Je lui indiquait mon projet de fac d'histoire.
Évidemment, les clichés sont tenaces, il me posait des questions sur Napoléon. J'en connaissais un peu plus que l'ordinaire, je brossais dans le sens du poil l'empereur et sa main dans sa veste, toujours à la recherche de son portefeuille.
J'en rajoutais.
Mon interlocuteur se montrait un admirateur inconditionnel du couillon de Sainte-Hélène.
Je jouais sur sa corde patriotique et les régimes militaires.
Il me saluait !
J'étais libre !
Libre !
Libre !
Mon service national avait duré 4h30... ce qui doit constituer un record...
Le bonheur !
Je quittais la base sans perdre une seconde.
Je partais comme si une cohorte de Vikings me collaient aux basques.
Je loupais mon train à dix petites minutes prés.
Il me fallait une chambre d'hôtel.
J'avais juste le compte pour me payer un endroit pour pieuter. Ma mère avait en plus des gâteaux, faufilé de l'argent au cas où je ne sais quoi...
Elle avait bien fait, encore une fois...
J'avais 160 francs. Le lit coûtait 150. Il m'en restait 10 pour manger.
Il me subsistait un peu de monnaie au final.
Les propriétaires me fixaient bizarrement, pendant que je dévorais mon sandwich.
Et oui, le repas du midi avait été frugal...
Auparavant, j'avais consulté les horaires de train, je voulais le premier.
Je voulais raccourcir au maximum ma villégiature bretonne. Mon départ était pour 6h du matin.
Problème.
Pas de réveil.
Je demandais à la maîtresse des lieux de me secouer vers 5h du matin. Elle me disait pas de souci garçon, je te téléphonerais dans ta chambre à l'heure dite. Sauf que Madame, j'ai la mini chambre au mini prix, donc je n'ai pas de combiné sur ma table de nuit.
Sa réponse ?
D'emmerdes toi !
Je partais avec mes pièces m'acheter un journal. Le journal l'Equipe.
Toute la nuit, je lisais l'Equipe ! Je n'ai pas sauté un mot, un article, un sous-titre, une parenthèse, un terme en italique ! J'ai lu le quotidien dans toute sa largeur ! Seul but : ne pas m'endormir et m'échapper à l'heure.
Cette nuit là, j'ai découvert des sports...
J'étais dans le train à l'heure prévue.
Les cernes sous les yeux, mais en route vers la liberté.
J'avais lesté mon existence d'une année d'emmerdes, d'une année de conscrit à me muer en soldatesque.
J'avais téléphoné à ma mère, mais point de mot d'excuse, par contre une tête désespérée de celle qui m'a mis au monde le 11 février 1976. Je devinais son inquiétude. Elle savait que si l'épreuve des trois jours me comptait parmi les aptes au service national, j'étais capable de déserter ou de me retrouver au trou assez rapidement. Car oui ! Plutôt la punition que de marcher au pas, la tête rasée ! Avec un flingue sous le bras ! J'aimais pas les majorettes et leurs chorégraphies, alors les militaires et leurs aérobics cadencés...
La convocation pour les trois jours était faite dans les règles de l'art, je ne pouvais y couper.
Seul avantage, je loupais trois jours de lycée. Maigre consolation.
Je me levais, il faisait nuit. Un matin d'une heure avancée, je prenais tristement mon petit déjeuner. Ma mère s'attelait autour de moi, s'assurait que je n'oubliais rien. Elle me glissait des gâteaux dans mon sac. Je feintais de ne pas la surprendre.
Le démarrage du diesel de la voiture secouait le bourg du village encore endormi. On partait même plus tôt que les travailleurs de l'autre grande gourde de la Cogéma.
Direction Valognes et sa gare ferroviaire.
L'armée prévoyait les billets pour nous emmener dans son bourbier à képis.
J'en avais un.
Salope.
Le quai semblait aussi perdu que moi et mes idéaux pacifistes. J'allais me faire coincer par la sourde et muette. Un léger brouillard dansait en apesanteur, juste au dessus des rails et leurs gros cailloux.
Le contrôleur annonçait la traînée de wagons.
J'étais aussi anéanti que ma mère nerveuse. Ou l'inverse.
Il faisait froid, je rêvais encore de mon lit, et la nuit m'avait paru courte.
J'empoignais mon sac. Les roues du train grinçaient en choeur, transperçaient l'aube et mes tympans.
Les portes se décachetaient.
Un au revoir rapide et bref, sinon je faisais demi-tour.
Les portes se refermaient comme des brutes et mon enfance se claquait la gueule sur les vitres.
Un signe de main vers maman à qui les bidasses enlevaient son petit...
Je m'asseyais, circonspect, saut dans l'inconnu, ou justement non, pas vers l'inconnu. Vers les gros bras de la République au garde à vous.
Je pensais un instant m'arrêter à Carentan et fuir ! Déserter ! Bras d'honneur vers l'armée, sa mitraille et ses commandos en forêt ! J'irais courageux et déterminé, me réfugier je ne sais où, rejoindre les autres adeptes de la non violence, dans un maquis insoupçonné...
Et puis, cette idée était partie aussi vite qu'elle était venue.
J'imaginais plutôt le titre de La Presse de la Manche une semaine plus tard :"la gendarmerie arrête un réfractaire embourbé dans les marais du Cotentin...", avec pour point d'orgue un édito revanchard sur cette jeunesse qui fout le camp et plonge dans le désamour de la patrie...
Je commençais à me noyer dans les occupations préférées de l'armée, curer les chiottes, faire le baise main aux gradés en bottes cirées, saluer les couleurs comme un curé devant sa croix et son mégalo sadomasochiste dessus...
Quand.
Quand on me tapotait doucement sur l'épaule. Je regardais à ma droite, sur le siège d'à côté. Un mec me scrutait, sourire en façade. Sa tête me disait vaguement quelque chose, mais pas un souvenir impérissable au premier abord...
Régis.
Oui Régis.
Mon voisin de table en sixième !
La sixième ! La classe de sixième quatre !
Ouais, c'est bien ce que je pensais, pas impérissable le souvenir...
Régis était un gentil, un gars bon public, bonne trogne, bon en maths en particulier, et en tout en général. Mais pas très "fun", Régis, à l'image de son prénom... Humour et allure vieille France pour résumer.
Régis, un bon camarade en somme.
Par le plus grand des hasards, il se retrouvait convoqué les mêmes jours que moi ! Lui aussi, la grande paluche de l'armée l'avait choppé et mis son imposante carcasse dans ce wagon, qui déroulait vers l'abîme en treillis...
Premier arrêt à Lison, à peine trois quart d'heure après le départ.
Il faisait toujours aussi froid, sur les bords de cette gare fantôme, à mi-chemin entre Cherbourg et St lô et son île à Pierrot...
On remontait dans un autre train. Moi et Régis.
Le voyage passait plus vite. On se racontait les anecdotes de notre année collégienne commune.
Au cours de nos discussions je m'apercevais que mon camarade collégien, se réjouissait de partir jouer les troufions.
Ma sympathie déclinait.
S'il savait !
Mais je ne lui disais rien.
Je ne lui disais pas que dans ma poche résidait l'espoir, mon espoir ultime de passer à travers les barbelés d'une future garnison !
En effet, dans mon manteau, gardée comme une relique, une ordonnance de mon ophtalmologiste...
Eh oui ! Environ deux semaines avant mon départ, j'avais eu rendez-vous avec Mr L, ophtalmologiste de son état. Mr L est gai comme une porte de prison, son cabinet respire l'épouvante, et trouverait sa place dans Shinning de Kubrik. Son cabinet est à l'image de son propriétaire, triste, silencieux, ennuyeux, froid.
Mr L ne parle pas, il consulte.
Il examine ses patients sans contacts, sans épanchements, sans sentiments. Les patients entrent et sortent sans un mot qui ne s'extrait du contexte purement médical.
J'y étais allé au culot. Je n'avais rien à perdre.
Vogue la galère !
J'avais osé interrompre son petit manège, réglé au millimètre. Je lui avais parlé franchement entre mon siège et le panneau lettres noires sur fond blanc, à tailles décroissantes.
"Je m'excuse de vous demander ça, mais je ne veux pas faire mon service national, je veux continuer mes études, je ne veux pas perdre un an à faire le mariole en uniforme, pourriez-vous me faire un papier qui..."
J'avais osé lui dire ça.
J'avais lâché ça d'une traite, sans accroc, sans bafouiller.
Il m'avait regardé surpris, immobilisé dans sa cuisine traditionnelle.
Je craignais sa réaction, ça allait être cinglant !
Et bien non ! Un déçu de Mai 68 !
Contre toute attente, il me gribouillait en un tour de main trois phrases avec son cachet dessus. Il me confiait dans une parenthèse surréaliste, que lui aussi il avait tout fait pour ne pas se déguiser en guerrier. Il ajoutait en me tendant le précieux document :"si avec ça vous le faites, c'est à rien n'y comprendre !"
Aussitôt sa phrase terminée, il redevenait Mr L, austère, fermé, rattrapé par son quotidien minutieux, retenu, consciencieux, une joie de vivre à se jeter d'un pont, un parpin aux pieds...
Et me voilà, dans ce vieux train régional, traîné par une ancestrale locomotive Micheline rouge, assis sur un siège tape cul, armé d'un sésame insoupçonné... enfin je l'espérais insoupçonné !
Le trajet ne m'avait jamais paru aussi long, pourtant j'aime le train.
J'avais englouti la moitié de mes gâteaux.
On arrivait à Rennes.
Le plus pénible commençait.
Nous étions conviés à tous nous regrouper autour d'un stand affrété par l'armée. Je devais faire grise mine...
Des militaires nous accueillaient froidement, très froidement. Des gueules de jeunes gradés en mal d'autorité. L'armée avait déjà une sale tronche.
Salope.
On nous parquait dans ces fameux bus, laids à pleurer, d'une couleur bleue qu'aucun ciel n'oserait exhiber.
On était vite à la base de recrutement. Des hauts grillages tout autour de cet oasis immonde, pour obsédés de la gâchette. La démocratie avait tout d'un coup une autre allure, à t'écoeurer de voter ! On se mettait à la queue le leu, dans le hall où l'écho était roi. On nous matait comme la bleusaille qu'on était, encore accroché à nos sacs emplis d'adolescence. Mon adolescence sentait les godillots crasseux des caporal-sergent-chef tout près de son derrière.
On abandonnait nos sacs dans une salle.
Après une heure à décliner notre identité, on partait à la cantine...
Dégueulasse, immangeable, légumes façon dînette pour petites filles chieuses, viande en carton, dessert hideux, l'eau goût de sueur de vieux... L'armée culinaire ne s'embarrassait pas de stéréotypes...
Salope.
J'avais rien avalé ou si peu.
De toute façon, j'avais l'estomac noué depuis le lever du jour.
Fin de repas.
Je portais mon désespoir dans la cour intérieure de cet endroit de malheur. J'avais le ventre vide et avait becté à une table de fous furieux, contents d'être là, dans ce labyrinthe à belliqueux. Ils étaient autant motivés que moi désabusé...
Retour dans le hall où étaient accrochées des photos de militaires souriants, de beaux clichés de machines à massacre, des défilés aux couleurs vives, des jeunes hommes ravis, joyeux, la cocaïne dans le pif. Ce qui tranchait avec une partie des soldats qui circulaient autour de moi, abattus, fatigués, mornes, sombres, voire funèbres... Incontestablement, une différence se décelait entre le réel et les jolies photos de famille.
On se rangeait à nouveau en rang d'oignons.
On nous mettait dans une salle foutue comme une salle de cinéma. On allait nous projeter un film sur le service national et ses filiales possibles. Des documents étaient distribués à cet effet et présentaient les pièges : la marine et ses pompons à pétasses, l'armée de terre et John Rambo en écusson, l'armée de l'air pour faire des traits dans le ciel le 14 juillet, la gendarmerie et Cruchotland... Je m'en moquais, moi ce que je voulais c'était ni l'un, ni les autres.
Je voulais qu'on me fiche la paix.
J'aurais signé n'importe quel armistice.
Les lumières de la salle s'éteignaient.
On attendait sages comme des images.
Une demi heure.
Toujours rien.
Pas la moindre projection.
Trois quart d'heure.
Un gradé arrivait par la porte de gauche en même temps que l'éclairage. Il nous demandait si le film nous avait plu.
Plu ? !
J'aurais bien voulu l'envoyer promener lui, sa casquette verte et son court métrage subventionné par les ventes d'armes.
Mais on avait rien dit, on lui confiait.
Il se retenait de nous aboyer dessus parce qu'on avait rien dit. Mais il tenait bon. Fallait pas affoler les petits crétins de nouveaux devant lui, tellement ravis dans son ciné propagande.
Il nous résumait le truc en trois phrases, version voix off, tournait les talons, fureur aux bords des commissures. Il nous ordonnait de nous lever fissa.
Personne ne bronchait.
Le conditionnement devait commencer à opérer de manière subliminale.
Les tests écrits.
Chacun à sa place.
Moi devant ma copie, comme un con, à me demander si je devais faire le coup du débile ou me concentrer pour répondre dans le bon sens à leurs questions.
Je ne faisais ni l'un ni l'autre.
Je m'efforçais de répondre dans les franges de la "normalité". Je ne voulais pas me retrouver en unité psychiatrique, ni dans les élites de la tuerie d'une caserne triste.
Je scrutais autour de moi.
Public hétérogène.
Des à fond dedans, des hésitants, des comme moi perdus dans ce cloaque, des qu'ont l'air d'en baver sévère pour aligner trois mots...
La paperasse prenait fin, un militaire ramassait les copies doubles, serré dans son uniforme réglementaire. La maîtresse d'école avait une drôle de dégaine.
Tests physiques.
Les choses devenaient sérieuses. Surtout pour moi et mon ordonnance correctement pliée dans ma poche.
Mon trésor dans son coffre.
Tests urinaires.
La grande classe.
Tous dans la même pièce à pisser, à viser dans un bocal sans en mettre à côté, je n'avais aucun mal à le remplir. Mon angoisse étreinte perverse, se liquéfiait dans ma vessie complice. Les résultats étaient connus aussitôt, fallait glisser une pipette dedans. Je n'étais pas conforme ! Cela ne me surprenait guère, mon honorable urine avait cette couleur particulière, presque couleur eau, comme une petite commission après deux litres de bière.
Les oreilles.
Le casque sur la tête dans une petite cabine cette fois-ci ! Les militaires sont pudiques des lobs. Exercice réussi, je me doutais que je n'étais pas sourd. D'ailleurs, ils devraient nous examiner à la fin des douze mois, après avoir pris dans les esgourdes, les ordres bavés par les apôtres de la domination humiliante.
Clin d'oeil au clairon !
En parlant d'oeil...
C'était l'heure du passage devant les ophtalmos en Rangers. Le moment de gloire de mon sésame.
Je le présentais avant de commencer quoique ce soit.
Le mec me fixait avec surprise. Presque habité de compassion. Il se levait de son bureau en acier. Il parlait de mon cas à un autre qui lui montrait une porte plus loin. Il me disait de le suivre.
J'étais saisi par un curieux sentiment.
Décidément Mr L avait dû y aller fort, mais peut-être trop fort pour être vrai. On m'emmenait me faire étriper par le sergent-caporal-colonel des blouses blanches soldats...
Le mec m'ouvrait la porte, signe de tête de rentrer, une mimique peu rassurante.
J'étais là, planté comme un âne, devant un grand bureau de bois ciré et brillant. Derrière se trouvait le faciès fermé, les sourcils réglés sur mauvais jours, d'un bonhomme tout en prestance, qui lisait mon ordonnance comme un faux billet.
Je craignais le pire.
Long silence.
J'aurais pu faire trois tests urinaire d'affilé.
Il prenait un stylo, faisait glisser un tiroir.
Deux feuilles, une verte, une bleue.
Je lisais les entêtes.
La verte signifiait la nouvelle tant espérée, puisqu'en gros imprimé noir : EXEMPTE.
La bleue, elle, avait une sale trogne.
Il prenait... il prenait... il prenait la verte !
Surtout ne pas lui montrer ma joie...
Ma putain de joie ! De jouissance ! De bonheur ! Des caresses terribles m'emplissaient le corps et prenaient des accents de retour au pays ! J'aurais voulu crier ! Gueuler ! Hurler ! ! ! Lui brailler à la face ma félicité ! Mon euphorie ! ! ! Et finir mon rire par "dans le cul lulu !"
Mais pas un sourcil, je ne bougeais pas un sourcil...
Je restais stoïque, aussi stoïque que le maton à galons.
Le silence devenait intenable.
Il me tendait la feuille.
Il lâchait enfin un mot, il me lâchait plusieurs mots, des phrases ! Il me questionnait sur mes études à venir.
L'aubaine !
Je lui indiquait mon projet de fac d'histoire.
Évidemment, les clichés sont tenaces, il me posait des questions sur Napoléon. J'en connaissais un peu plus que l'ordinaire, je brossais dans le sens du poil l'empereur et sa main dans sa veste, toujours à la recherche de son portefeuille.
J'en rajoutais.
Mon interlocuteur se montrait un admirateur inconditionnel du couillon de Sainte-Hélène.
Je jouais sur sa corde patriotique et les régimes militaires.
Il me saluait !
J'étais libre !
Libre !
Libre !
Mon service national avait duré 4h30... ce qui doit constituer un record...
Le bonheur !
Je quittais la base sans perdre une seconde.
Je partais comme si une cohorte de Vikings me collaient aux basques.
Je loupais mon train à dix petites minutes prés.
Il me fallait une chambre d'hôtel.
J'avais juste le compte pour me payer un endroit pour pieuter. Ma mère avait en plus des gâteaux, faufilé de l'argent au cas où je ne sais quoi...
Elle avait bien fait, encore une fois...
J'avais 160 francs. Le lit coûtait 150. Il m'en restait 10 pour manger.
Il me subsistait un peu de monnaie au final.
Les propriétaires me fixaient bizarrement, pendant que je dévorais mon sandwich.
Et oui, le repas du midi avait été frugal...
Auparavant, j'avais consulté les horaires de train, je voulais le premier.
Je voulais raccourcir au maximum ma villégiature bretonne. Mon départ était pour 6h du matin.
Problème.
Pas de réveil.
Je demandais à la maîtresse des lieux de me secouer vers 5h du matin. Elle me disait pas de souci garçon, je te téléphonerais dans ta chambre à l'heure dite. Sauf que Madame, j'ai la mini chambre au mini prix, donc je n'ai pas de combiné sur ma table de nuit.
Sa réponse ?
D'emmerdes toi !
Je partais avec mes pièces m'acheter un journal. Le journal l'Equipe.
Toute la nuit, je lisais l'Equipe ! Je n'ai pas sauté un mot, un article, un sous-titre, une parenthèse, un terme en italique ! J'ai lu le quotidien dans toute sa largeur ! Seul but : ne pas m'endormir et m'échapper à l'heure.
Cette nuit là, j'ai découvert des sports...
J'étais dans le train à l'heure prévue.
Les cernes sous les yeux, mais en route vers la liberté.
J'avais lesté mon existence d'une année d'emmerdes, d'une année de conscrit à me muer en soldatesque.

