jeudi 11 décembre 2008

SN (2)


Je ne voulais pas faire partie de la tuerie à grande échelle... J'en étais resté là, je crois. Je vais vous conter la suite de ce réveil ingrat.
J'avais téléphoné à ma mère, mais point de mot d'excuse, par contre une tête désespérée de celle qui m'a mis au monde le 11 février 1976. Je devinais son inquiétude. Elle savait que si l'épreuve des trois jours me comptait parmi les aptes au service national, j'étais capable de déserter ou de me retrouver au trou assez rapidement. Car oui ! Plutôt la punition que de marcher au pas, la tête rasée ! Avec un flingue sous le bras ! J'aimais pas les majorettes et leurs chorégraphies, alors les militaires et leurs aérobics cadencés...
La convocation pour les trois jours était faite dans les règles de l'art, je ne pouvais y couper.
Seul avantage, je loupais trois jours de lycée. Maigre consolation.
Je me levais, il faisait nuit. Un matin d'une heure avancée, je prenais tristement mon petit déjeuner. Ma mère s'attelait autour de moi, s'assurait que je n'oubliais rien. Elle me glissait des gâteaux dans mon sac. Je feintais de ne pas la surprendre.
Le démarrage du diesel de la voiture secouait le bourg du village encore endormi. On partait même plus tôt que les travailleurs de l'autre grande gourde de la Cogéma.
Direction Valognes et sa gare ferroviaire.
L'armée prévoyait les billets pour nous emmener dans son bourbier à képis.
J'en avais un.
Salope.
Le quai semblait aussi perdu que moi et mes idéaux pacifistes. J'allais me faire coincer par la sourde et muette. Un léger brouillard dansait en apesanteur, juste au dessus des rails et leurs gros cailloux.
Le contrôleur annonçait la traînée de wagons.
J'étais aussi anéanti que ma mère nerveuse. Ou l'inverse.
Il faisait froid, je rêvais encore de mon lit, et la nuit m'avait paru courte.
J'empoignais mon sac. Les roues du train grinçaient en choeur, transperçaient l'aube et mes tympans.
Les portes se décachetaient.
Un au revoir rapide et bref, sinon je faisais demi-tour.
Les portes se refermaient comme des brutes et mon enfance se claquait la gueule sur les vitres.
Un signe de main vers maman à qui les bidasses enlevaient son petit...
Je m'asseyais, circonspect, saut dans l'inconnu, ou justement non, pas vers l'inconnu. Vers les gros bras de la République au garde à vous.
Je pensais un instant m'arrêter à Carentan et fuir ! Déserter ! Bras d'honneur vers l'armée, sa mitraille et ses commandos en forêt ! J'irais courageux et déterminé, me réfugier je ne sais où, rejoindre les autres adeptes de la non violence, dans un maquis insoupçonné...
Et puis, cette idée était partie aussi vite qu'elle était venue.
J'imaginais plutôt le titre de La Presse de la Manche une semaine plus tard :"la gendarmerie arrête un réfractaire embourbé dans les marais du Cotentin...", avec pour point d'orgue un édito revanchard sur cette jeunesse qui fout le camp et plonge dans le désamour de la patrie...
Je commençais à me noyer dans les occupations préférées de l'armée, curer les chiottes, faire le baise main aux gradés en bottes cirées, saluer les couleurs comme un curé devant sa croix et son mégalo sadomasochiste dessus...
Quand.
Quand on me tapotait doucement sur l'épaule. Je regardais à ma droite, sur le siège d'à côté. Un mec me scrutait, sourire en façade. Sa tête me disait vaguement quelque chose, mais pas un souvenir impérissable au premier abord...
Régis.
Oui Régis.
Mon voisin de table en sixième !
La sixième ! La classe de sixième quatre !
Ouais, c'est bien ce que je pensais, pas impérissable le souvenir...
Régis était un gentil, un gars bon public, bonne trogne, bon en maths en particulier, et en tout en général. Mais pas très "fun", Régis, à l'image de son prénom... Humour et allure vieille France pour résumer.
Régis, un bon camarade en somme.
Par le plus grand des hasards, il se retrouvait convoqué les mêmes jours que moi ! Lui aussi, la grande paluche de l'armée l'avait choppé et mis son imposante carcasse dans ce wagon, qui déroulait vers l'abîme en treillis...
Premier arrêt à Lison, à peine trois quart d'heure après le départ.
Il faisait toujours aussi froid, sur les bords de cette gare fantôme, à mi-chemin entre Cherbourg et St lô et son île à Pierrot...
On remontait dans un autre train. Moi et Régis.
Le voyage passait plus vite. On se racontait les anecdotes de notre année collégienne commune.
Au cours de nos discussions je m'apercevais que mon camarade collégien, se réjouissait de partir jouer les troufions.
Ma sympathie déclinait.
S'il savait !
Mais je ne lui disais rien.
Je ne lui disais pas que dans ma poche résidait l'espoir, mon espoir ultime de passer à travers les barbelés d'une future garnison !
En effet, dans mon manteau, gardée comme une relique, une ordonnance de mon ophtalmologiste...
Eh oui ! Environ deux semaines avant mon départ, j'avais eu rendez-vous avec Mr L, ophtalmologiste de son état. Mr L est gai comme une porte de prison, son cabinet respire l'épouvante, et trouverait sa place dans Shinning de Kubrik. Son cabinet est à l'image de son propriétaire, triste, silencieux, ennuyeux, froid.
Mr L ne parle pas, il consulte.
Il examine ses patients sans contacts, sans épanchements, sans sentiments. Les patients entrent et sortent sans un mot qui ne s'extrait du contexte purement médical.
J'y étais allé au culot. Je n'avais rien à perdre.
Vogue la galère !
J'avais osé interrompre son petit manège, réglé au millimètre. Je lui avais parlé franchement entre mon siège et le panneau lettres noires sur fond blanc, à tailles décroissantes.
"Je m'excuse de vous demander ça, mais je ne veux pas faire mon service national, je veux continuer mes études, je ne veux pas perdre un an à faire le mariole en uniforme, pourriez-vous me faire un papier qui..."
J'avais osé lui dire ça.
J'avais lâché ça d'une traite, sans accroc, sans bafouiller.
Il m'avait regardé surpris, immobilisé dans sa cuisine traditionnelle.
Je craignais sa réaction, ça allait être cinglant !
Et bien non ! Un déçu de Mai 68 !
Contre toute attente, il me gribouillait en un tour de main trois phrases avec son cachet dessus. Il me confiait dans une parenthèse surréaliste, que lui aussi il avait tout fait pour ne pas se déguiser en guerrier. Il ajoutait en me tendant le précieux document :"si avec ça vous le faites, c'est à rien n'y comprendre !"
Aussitôt sa phrase terminée, il redevenait Mr L, austère, fermé, rattrapé par son quotidien minutieux, retenu, consciencieux, une joie de vivre à se jeter d'un pont, un parpin aux pieds...
Et me voilà, dans ce vieux train régional, traîné par une ancestrale locomotive Micheline rouge, assis sur un siège tape cul, armé d'un sésame insoupçonné... enfin je l'espérais insoupçonné !
Le trajet ne m'avait jamais paru aussi long, pourtant j'aime le train.
J'avais englouti la moitié de mes gâteaux.
On arrivait à Rennes.
Le plus pénible commençait.
Nous étions conviés à tous nous regrouper autour d'un stand affrété par l'armée. Je devais faire grise mine...
Des militaires nous accueillaient froidement, très froidement. Des gueules de jeunes gradés en mal d'autorité. L'armée avait déjà une sale tronche.
Salope.
On nous parquait dans ces fameux bus, laids à pleurer, d'une couleur bleue qu'aucun ciel n'oserait exhiber.
On était vite à la base de recrutement. Des hauts grillages tout autour de cet oasis immonde, pour obsédés de la gâchette. La démocratie avait tout d'un coup une autre allure, à t'écoeurer de voter ! On se mettait à la queue le leu, dans le hall où l'écho était roi. On nous matait comme la bleusaille qu'on était, encore accroché à nos sacs emplis d'adolescence. Mon adolescence sentait les godillots crasseux des caporal-sergent-chef tout près de son derrière.
On abandonnait nos sacs dans une salle.
Après une heure à décliner notre identité, on partait à la cantine...
Dégueulasse, immangeable, légumes façon dînette pour petites filles chieuses, viande en carton, dessert hideux, l'eau goût de sueur de vieux... L'armée culinaire ne s'embarrassait pas de stéréotypes...
Salope.
J'avais rien avalé ou si peu.
De toute façon, j'avais l'estomac noué depuis le lever du jour.
Fin de repas.
Je portais mon désespoir dans la cour intérieure de cet endroit de malheur. J'avais le ventre vide et avait becté à une table de fous furieux, contents d'être là, dans ce labyrinthe à belliqueux. Ils étaient autant motivés que moi désabusé...
Retour dans le hall où étaient accrochées des photos de militaires souriants, de beaux clichés de machines à massacre, des défilés aux couleurs vives, des jeunes hommes ravis, joyeux, la cocaïne dans le pif. Ce qui tranchait avec une partie des soldats qui circulaient autour de moi, abattus, fatigués, mornes, sombres, voire funèbres... Incontestablement, une différence se décelait entre le réel et les jolies photos de famille.
On se rangeait à nouveau en rang d'oignons.
On nous mettait dans une salle foutue comme une salle de cinéma. On allait nous projeter un film sur le service national et ses filiales possibles. Des documents étaient distribués à cet effet et présentaient les pièges : la marine et ses pompons à pétasses, l'armée de terre et John Rambo en écusson, l'armée de l'air pour faire des traits dans le ciel le 14 juillet, la gendarmerie et Cruchotland... Je m'en moquais, moi ce que je voulais c'était ni l'un, ni les autres.
Je voulais qu'on me fiche la paix.
J'aurais signé n'importe quel armistice.
Les lumières de la salle s'éteignaient.
On attendait sages comme des images.
Une demi heure.
Toujours rien.
Pas la moindre projection.
Trois quart d'heure.
Un gradé arrivait par la porte de gauche en même temps que l'éclairage. Il nous demandait si le film nous avait plu.
Plu ? !
J'aurais bien voulu l'envoyer promener lui, sa casquette verte et son court métrage subventionné par les ventes d'armes.
Mais on avait rien dit, on lui confiait.
Il se retenait de nous aboyer dessus parce qu'on avait rien dit. Mais il tenait bon. Fallait pas affoler les petits crétins de nouveaux devant lui, tellement ravis dans son ciné propagande.
Il nous résumait le truc en trois phrases, version voix off, tournait les talons, fureur aux bords des commissures. Il nous ordonnait de nous lever fissa.
Personne ne bronchait.
Le conditionnement devait commencer à opérer de manière subliminale.
Les tests écrits.
Chacun à sa place.
Moi devant ma copie, comme un con, à me demander si je devais faire le coup du débile ou me concentrer pour répondre dans le bon sens à leurs questions.
Je ne faisais ni l'un ni l'autre.
Je m'efforçais de répondre dans les franges de la "normalité". Je ne voulais pas me retrouver en unité psychiatrique, ni dans les élites de la tuerie d'une caserne triste.
Je scrutais autour de moi.
Public hétérogène.
Des à fond dedans, des hésitants, des comme moi perdus dans ce cloaque, des qu'ont l'air d'en baver sévère pour aligner trois mots...
La paperasse prenait fin, un militaire ramassait les copies doubles, serré dans son uniforme réglementaire. La maîtresse d'école avait une drôle de dégaine.
Tests physiques.
Les choses devenaient sérieuses. Surtout pour moi et mon ordonnance correctement pliée dans ma poche.
Mon trésor dans son coffre.
Tests urinaires.
La grande classe.
Tous dans la même pièce à pisser, à viser dans un bocal sans en mettre à côté, je n'avais aucun mal à le remplir. Mon angoisse étreinte perverse, se liquéfiait dans ma vessie complice. Les résultats étaient connus aussitôt, fallait glisser une pipette dedans. Je n'étais pas conforme ! Cela ne me surprenait guère, mon honorable urine avait cette couleur particulière, presque couleur eau, comme une petite commission après deux litres de bière.
Les oreilles.
Le casque sur la tête dans une petite cabine cette fois-ci ! Les militaires sont pudiques des lobs. Exercice réussi, je me doutais que je n'étais pas sourd. D'ailleurs, ils devraient nous examiner à la fin des douze mois, après avoir pris dans les esgourdes, les ordres bavés par les apôtres de la domination humiliante.
Clin d'oeil au clairon !
En parlant d'oeil...
C'était l'heure du passage devant les ophtalmos en Rangers. Le moment de gloire de mon sésame.
Je le présentais avant de commencer quoique ce soit.
Le mec me fixait avec surprise. Presque habité de compassion. Il se levait de son bureau en acier. Il parlait de mon cas à un autre qui lui montrait une porte plus loin. Il me disait de le suivre.
J'étais saisi par un curieux sentiment.
Décidément Mr L avait dû y aller fort, mais peut-être trop fort pour être vrai. On m'emmenait me faire étriper par le sergent-caporal-colonel des blouses blanches soldats...
Le mec m'ouvrait la porte, signe de tête de rentrer, une mimique peu rassurante.
J'étais là, planté comme un âne, devant un grand bureau de bois ciré et brillant. Derrière se trouvait le faciès fermé, les sourcils réglés sur mauvais jours, d'un bonhomme tout en prestance, qui lisait mon ordonnance comme un faux billet.
Je craignais le pire.
Long silence.
J'aurais pu faire trois tests urinaire d'affilé.
Il prenait un stylo, faisait glisser un tiroir.
Deux feuilles, une verte, une bleue.
Je lisais les entêtes.
La verte signifiait la nouvelle tant espérée, puisqu'en gros imprimé noir : EXEMPTE.
La bleue, elle, avait une sale trogne.
Il prenait... il prenait... il prenait la verte !
Surtout ne pas lui montrer ma joie...
Ma putain de joie ! De jouissance ! De bonheur ! Des caresses terribles m'emplissaient le corps et prenaient des accents de retour au pays ! J'aurais voulu crier ! Gueuler ! Hurler ! ! ! Lui brailler à la face ma félicité ! Mon euphorie ! ! ! Et finir mon rire par "dans le cul lulu !"
Mais pas un sourcil, je ne bougeais pas un sourcil...
Je restais stoïque, aussi stoïque que le maton à galons.
Le silence devenait intenable.
Il me tendait la feuille.
Il lâchait enfin un mot, il me lâchait plusieurs mots, des phrases ! Il me questionnait sur mes études à venir.
L'aubaine !
Je lui indiquait mon projet de fac d'histoire.
Évidemment, les clichés sont tenaces, il me posait des questions sur Napoléon. J'en connaissais un peu plus que l'ordinaire, je brossais dans le sens du poil l'empereur et sa main dans sa veste, toujours à la recherche de son portefeuille.
J'en rajoutais.
Mon interlocuteur se montrait un admirateur inconditionnel du couillon de Sainte-Hélène.
Je jouais sur sa corde patriotique et les régimes militaires.
Il me saluait !
J'étais libre !
Libre !
Libre !
Mon service national avait duré 4h30... ce qui doit constituer un record...
Le bonheur !
Je quittais la base sans perdre une seconde.
Je partais comme si une cohorte de Vikings me collaient aux basques.
Je loupais mon train à dix petites minutes prés.
Il me fallait une chambre d'hôtel.
J'avais juste le compte pour me payer un endroit pour pieuter. Ma mère avait en plus des gâteaux, faufilé de l'argent au cas où je ne sais quoi...
Elle avait bien fait, encore une fois...
J'avais 160 francs. Le lit coûtait 150. Il m'en restait 10 pour manger.
Il me subsistait un peu de monnaie au final.
Les propriétaires me fixaient bizarrement, pendant que je dévorais mon sandwich.
Et oui, le repas du midi avait été frugal...
Auparavant, j'avais consulté les horaires de train, je voulais le premier.
Je voulais raccourcir au maximum ma villégiature bretonne. Mon départ était pour 6h du matin.
Problème.
Pas de réveil.
Je demandais à la maîtresse des lieux de me secouer vers 5h du matin. Elle me disait pas de souci garçon, je te téléphonerais dans ta chambre à l'heure dite. Sauf que Madame, j'ai la mini chambre au mini prix, donc je n'ai pas de combiné sur ma table de nuit.
Sa réponse ?
D'emmerdes toi !
Je partais avec mes pièces m'acheter un journal. Le journal l'Equipe.
Toute la nuit, je lisais l'Equipe ! Je n'ai pas sauté un mot, un article, un sous-titre, une parenthèse, un terme en italique ! J'ai lu le quotidien dans toute sa largeur ! Seul but : ne pas m'endormir et m'échapper à l'heure.
Cette nuit là, j'ai découvert des sports...
J'étais dans le train à l'heure prévue.
Les cernes sous les yeux, mais en route vers la liberté.
J'avais lesté mon existence d'une année d'emmerdes, d'une année de conscrit à me muer en soldatesque.

mardi 2 décembre 2008

Rencontre,


Je marche sous le stress et les lampes à néon d'une de ces fameuses galeries marchandes. Les allées sont bondées, les repérages pour Noël nécessitent des missions groupées. C'est un joyeux bordel. Je viens juste de me renseigner dans un magasin de téléphonie, pas moins ni plus escroc que les autres. Peu importe la devanture, le vendeur est toujours obligé de nous trouver formidable pour avaler son SMIC.
Je me prépare à retrouver ma caisse deux portes quatre roues, coincée entre un 4X4 hideux, mastoc comme un tank, armé d'un pare buffle, au cas où une de ces bestioles viendrait à griller une priorité à droite sur le parking, coincée donc entre un 4X4 et une voiture "kitée" made in beaufland, en hommage à Sébastien Loeb.
Quand.
Quand un type m'alpague avec un sourire narquois et un signe de tête piégeur. Par politesse je lui rends. On ne s'est pas vu depuis un moment à la vue de sa mine teintée de souvenirs.
Merde il ne se contente pas de mon amabilité que je pensais être dans le tempo. Il se dirige vers moi, avec une face réjouie et inquiétante.
Je le devine, il arrive avec des bagages plein les poches. La discussion s'annonce gouffre sans fond, avant même le premier mot échangé.
Les civilités d'usage sont vite balayées.
Je sais que je ne vais pas m'en tirer avec le minimum syndical.
Effectivement dure déconvenue...
En moins de cinq minutes, je me retrouve attablé dans un café dont les sièges ne choqueraient pas dans la France giscardienne.
Il ne me loupe pas.
Il m'étale sa joie de vivre, avec ses grandes dents et sa tête bien coiffée. Nos routes s'étaient séparées et ce n'était pas un hasard.
Je morfle.
Son bonheur m'emmerde jusqu'aux bouts des doigts.
C'est long et cafardeux.
Il me sert un discours dénué totalement d'humour, de détachement, un flot d'emmerdements, des inepties à la queue le leu... Je me suis laissé bloquer royal dans ce décor laid, où les serveurs chemises blanches pantalons noirs, zigzaguent entre les tables, en se lançant les commandes.
"Un café serré, correctement serré, s'il vous plaît".
Je perds vite le fil de ses paroles. Mes yeux se noient dans l'aire de passage à une dizaine de mètres. Je choppe deux trois mots où je peux.
Je sais où il veut m'entraîner, les indices sont immondes et grossiers, je le laisse diriger, courir vers "le" sujet !
C'est parti, il me balance toute sa réussite sociale.
Plus exactement familiale.
Les gens de mon âge sont en général, très soporifiques et arrêtent de vivre après la première grossesse. Dans cette catégorie, il est chef d'équipe.
Il trépigne dans son bulldozer. Il a tracé sa route avec, il est réglé comme une horloge, poussé et lobotomisé par les comportements moutonniers.
Son existence se déroule, calée, parallèle, aux tranches d'âge de l'INSEE.
Pas de surprise.
Les plans de crédit prévus par son banquier s'alignent sur son décompte en fin de mois.
Évidemment il est marié. Il a une maison, une voiture assortie à la façade et proportionnelle au nombre de chambres. Des mômes ? Oui, deux. Un garçon, une fille, le choix du roi comme disent les astrologues du couple. "J'ai fait baptiser mes enfants, pour mes parents et ma famille, tu comprends..."
Non.
Je ne comprends pas.
Si tu l'as fait, ce fut pour toi, égoïste, ou alors t'es un hypocrite, ou un félon qui délègue sa croyance sur ses parents. Ou si effectivement tu l'as fait pour tes parents et ta mafia familiale, et bien tes parents et leurs cousins sont des cons. Des cons d'intolérants. Et toi un lâche. Qui plus est si tu es effectivement athée ou agnostique, ou croyant tiède, ou croyant selon les circonstances... Je ne comprends pas que personne, et toi en particulier, toi qui te confie à moi en plus, ne les renvoie dans leurs convenance de pacotille. Je ne comprends pas que contre ta volonté, à ce que tu me dégobilles, tu aies laissé faire les curés marchands de mort, commerciaux du paradis sous conditions, de leur PDG qui a abandonné, malgré ses pouvoirs sur tout, son prétendu fils, se faire clouter comme une réclame pour du shampoing en centre ville. Les religions sont bien les pionnières en matière de campagne publicitaire. Vous pouvez ranger vos crayons de couleurs Seguela, Beigbeder et les autres...
Donc tu as laissé l'eau bénite des ensoutanés coincés du préservatif, éclabousser tes gosses et réduire tes convictions à la bonne conscience familiale. Et je parie que tu vas me jouer l'indigné de service, quand l'Etat français fera allégeance au roi catholique, icône de la masturbation sous cloître.
Il ne me laisse pas en placer une.
Il me décrit sa pelouse tondue et verte, et les petites allées qui la traversent.
Sa famille est le modèle parfait pour un spot télé pour Central Parc et ses tours de vélo sous chapiteaux de verre.
Tout ce qui le rassure me plombe.
Tout ce qui l'enchante me fout le cafard.
Je m'en veux parfois d'être bourré d'autant d'incertitudes, de ne pas me satisfaire, ni de m'épanouir dans la "normalité", sujet à l'éternelle angoisse, position étouffante par moment, mais des piqûres de rappel comme celle-ci, me remet face à ma peur du tout tracé, ma frousse du caddie comme principale sortie du weekend, ma crainte de la descendance dans les pattes, les routes fléchées, les codes respectés, les attitudes contextualisées et périodiques.
Plus je le toise, plus je me dis qu'il n'y a pas plus chiant que l'adulte, surtout l'adulte anticipé qui parle pour se rassurer.
Souvent je me questionne sur ma capacité à me fondre dans le moule les orteils bien rangés, ma non attirance ou du moins mon indifférence pour les enfants, la descendance, la reproduction obligée, chantées par les institutions, balisées par les hormones, les allocations familiales et l'instinct maternel. Mais en entendant mon interlocuteur, je me demande si ce n'est pas eux qui mentent sur leur bonheur en carton, quand je vois la tête des mauvais jours qu'ils font aux culs de leurs landaux, comme pour se persuader qu'ils n'ont pas fait de connerie. Je me demande si ce n'est pas eux les plus anormaux, les plus anormaux à se satisfaire de cette existence droguée au planning...
En attendant, je me bouffe de la neurasthénie à grandes rasades quotidiennes. Mais je préfère...
De toute façon, je ne m'engage pas dans le débat, je lui laisse me déballer son conte de fée en forme de couches culottes souillées, de nuits écourtées, de crédits consommation...
Et il me parle, il radote même.
J'acquiesce, ça lui fait plaisir apparemment.
Et autant que la piqûre de rappel soit à haute dose.
Malgré ma bonne volonté, mon costume de scène doit tomber en lambeaux, et malheureusement tout ce qui a l'air de lui plaire, me parait inutile, futile, inintéressant, rébarbatif, balivernes, traditions pièges à cons, coutumes régnantes, assommantes... Et inversement, mais là je me tais, mes attirances ne devraient pas rencontrer un grand succès auprès de l'énergumène en face de moi.
Alors inévitablement, je m'extrais automatiquement de toutes ces déclarations cafardeuses, j'écarte l'épaisse fumée noire, ses paroles deviennent bruit de fond, un coin de ciel bleu s'offre à moi, je recherche la pensée oasis, la fleur au bout du chemin, la plage déserte, un feu de camp face au soleil couchant...
Je parie qu'il parle de politique avec le même ton arrogant, qui ne laisse pas la plus petite des places à l'opposition, toujours persuadé d'avoir raison, certitude de la trajectoire rectiligne, augmentée du "bon sens". "La route est droite mais la pente est raide", comme disait Raffarin le Quasimodo de droite... la pente n'est pas le problème ducon, le souci c'est comment on la monte, à pied sous la pluie ou en voiture avec chauffeur....
J'espère qu'il ne va pas m'éructer qu'il est chasseur ! Il ne manquerait plus que ça ! Qu'il me clame son appartenance au CPNT (chasse, pêche, nature, bobonne passe moi les oignons), et qu'il arpente les chasses, les champs en bottes caoutchouc, déguisé en Rambo mode pâté de campagne, équipé comme un commando, prêt à flinguer, les yeux exorbités derrière les buissons. Avec pour rêve, un jour, d'emmener son fils pour son premier coup de fusil, cérémonie initiatique d'ivrognes assoiffés d'hémoglobine et déséquilibrés de la gâchette...
Je mets mes un euro et des brouettes pour mon café, dans la petite soucoupe bleue, avant qu'il ne m'avoue son amour pour Le Pen et ses idées nauséabondes.
Ma patience et ma prise de risque ont des limites.