mardi 2 décembre 2008

Rencontre,


Je marche sous le stress et les lampes à néon d'une de ces fameuses galeries marchandes. Les allées sont bondées, les repérages pour Noël nécessitent des missions groupées. C'est un joyeux bordel. Je viens juste de me renseigner dans un magasin de téléphonie, pas moins ni plus escroc que les autres. Peu importe la devanture, le vendeur est toujours obligé de nous trouver formidable pour avaler son SMIC.
Je me prépare à retrouver ma caisse deux portes quatre roues, coincée entre un 4X4 hideux, mastoc comme un tank, armé d'un pare buffle, au cas où une de ces bestioles viendrait à griller une priorité à droite sur le parking, coincée donc entre un 4X4 et une voiture "kitée" made in beaufland, en hommage à Sébastien Loeb.
Quand.
Quand un type m'alpague avec un sourire narquois et un signe de tête piégeur. Par politesse je lui rends. On ne s'est pas vu depuis un moment à la vue de sa mine teintée de souvenirs.
Merde il ne se contente pas de mon amabilité que je pensais être dans le tempo. Il se dirige vers moi, avec une face réjouie et inquiétante.
Je le devine, il arrive avec des bagages plein les poches. La discussion s'annonce gouffre sans fond, avant même le premier mot échangé.
Les civilités d'usage sont vite balayées.
Je sais que je ne vais pas m'en tirer avec le minimum syndical.
Effectivement dure déconvenue...
En moins de cinq minutes, je me retrouve attablé dans un café dont les sièges ne choqueraient pas dans la France giscardienne.
Il ne me loupe pas.
Il m'étale sa joie de vivre, avec ses grandes dents et sa tête bien coiffée. Nos routes s'étaient séparées et ce n'était pas un hasard.
Je morfle.
Son bonheur m'emmerde jusqu'aux bouts des doigts.
C'est long et cafardeux.
Il me sert un discours dénué totalement d'humour, de détachement, un flot d'emmerdements, des inepties à la queue le leu... Je me suis laissé bloquer royal dans ce décor laid, où les serveurs chemises blanches pantalons noirs, zigzaguent entre les tables, en se lançant les commandes.
"Un café serré, correctement serré, s'il vous plaît".
Je perds vite le fil de ses paroles. Mes yeux se noient dans l'aire de passage à une dizaine de mètres. Je choppe deux trois mots où je peux.
Je sais où il veut m'entraîner, les indices sont immondes et grossiers, je le laisse diriger, courir vers "le" sujet !
C'est parti, il me balance toute sa réussite sociale.
Plus exactement familiale.
Les gens de mon âge sont en général, très soporifiques et arrêtent de vivre après la première grossesse. Dans cette catégorie, il est chef d'équipe.
Il trépigne dans son bulldozer. Il a tracé sa route avec, il est réglé comme une horloge, poussé et lobotomisé par les comportements moutonniers.
Son existence se déroule, calée, parallèle, aux tranches d'âge de l'INSEE.
Pas de surprise.
Les plans de crédit prévus par son banquier s'alignent sur son décompte en fin de mois.
Évidemment il est marié. Il a une maison, une voiture assortie à la façade et proportionnelle au nombre de chambres. Des mômes ? Oui, deux. Un garçon, une fille, le choix du roi comme disent les astrologues du couple. "J'ai fait baptiser mes enfants, pour mes parents et ma famille, tu comprends..."
Non.
Je ne comprends pas.
Si tu l'as fait, ce fut pour toi, égoïste, ou alors t'es un hypocrite, ou un félon qui délègue sa croyance sur ses parents. Ou si effectivement tu l'as fait pour tes parents et ta mafia familiale, et bien tes parents et leurs cousins sont des cons. Des cons d'intolérants. Et toi un lâche. Qui plus est si tu es effectivement athée ou agnostique, ou croyant tiède, ou croyant selon les circonstances... Je ne comprends pas que personne, et toi en particulier, toi qui te confie à moi en plus, ne les renvoie dans leurs convenance de pacotille. Je ne comprends pas que contre ta volonté, à ce que tu me dégobilles, tu aies laissé faire les curés marchands de mort, commerciaux du paradis sous conditions, de leur PDG qui a abandonné, malgré ses pouvoirs sur tout, son prétendu fils, se faire clouter comme une réclame pour du shampoing en centre ville. Les religions sont bien les pionnières en matière de campagne publicitaire. Vous pouvez ranger vos crayons de couleurs Seguela, Beigbeder et les autres...
Donc tu as laissé l'eau bénite des ensoutanés coincés du préservatif, éclabousser tes gosses et réduire tes convictions à la bonne conscience familiale. Et je parie que tu vas me jouer l'indigné de service, quand l'Etat français fera allégeance au roi catholique, icône de la masturbation sous cloître.
Il ne me laisse pas en placer une.
Il me décrit sa pelouse tondue et verte, et les petites allées qui la traversent.
Sa famille est le modèle parfait pour un spot télé pour Central Parc et ses tours de vélo sous chapiteaux de verre.
Tout ce qui le rassure me plombe.
Tout ce qui l'enchante me fout le cafard.
Je m'en veux parfois d'être bourré d'autant d'incertitudes, de ne pas me satisfaire, ni de m'épanouir dans la "normalité", sujet à l'éternelle angoisse, position étouffante par moment, mais des piqûres de rappel comme celle-ci, me remet face à ma peur du tout tracé, ma frousse du caddie comme principale sortie du weekend, ma crainte de la descendance dans les pattes, les routes fléchées, les codes respectés, les attitudes contextualisées et périodiques.
Plus je le toise, plus je me dis qu'il n'y a pas plus chiant que l'adulte, surtout l'adulte anticipé qui parle pour se rassurer.
Souvent je me questionne sur ma capacité à me fondre dans le moule les orteils bien rangés, ma non attirance ou du moins mon indifférence pour les enfants, la descendance, la reproduction obligée, chantées par les institutions, balisées par les hormones, les allocations familiales et l'instinct maternel. Mais en entendant mon interlocuteur, je me demande si ce n'est pas eux qui mentent sur leur bonheur en carton, quand je vois la tête des mauvais jours qu'ils font aux culs de leurs landaux, comme pour se persuader qu'ils n'ont pas fait de connerie. Je me demande si ce n'est pas eux les plus anormaux, les plus anormaux à se satisfaire de cette existence droguée au planning...
En attendant, je me bouffe de la neurasthénie à grandes rasades quotidiennes. Mais je préfère...
De toute façon, je ne m'engage pas dans le débat, je lui laisse me déballer son conte de fée en forme de couches culottes souillées, de nuits écourtées, de crédits consommation...
Et il me parle, il radote même.
J'acquiesce, ça lui fait plaisir apparemment.
Et autant que la piqûre de rappel soit à haute dose.
Malgré ma bonne volonté, mon costume de scène doit tomber en lambeaux, et malheureusement tout ce qui a l'air de lui plaire, me parait inutile, futile, inintéressant, rébarbatif, balivernes, traditions pièges à cons, coutumes régnantes, assommantes... Et inversement, mais là je me tais, mes attirances ne devraient pas rencontrer un grand succès auprès de l'énergumène en face de moi.
Alors inévitablement, je m'extrais automatiquement de toutes ces déclarations cafardeuses, j'écarte l'épaisse fumée noire, ses paroles deviennent bruit de fond, un coin de ciel bleu s'offre à moi, je recherche la pensée oasis, la fleur au bout du chemin, la plage déserte, un feu de camp face au soleil couchant...
Je parie qu'il parle de politique avec le même ton arrogant, qui ne laisse pas la plus petite des places à l'opposition, toujours persuadé d'avoir raison, certitude de la trajectoire rectiligne, augmentée du "bon sens". "La route est droite mais la pente est raide", comme disait Raffarin le Quasimodo de droite... la pente n'est pas le problème ducon, le souci c'est comment on la monte, à pied sous la pluie ou en voiture avec chauffeur....
J'espère qu'il ne va pas m'éructer qu'il est chasseur ! Il ne manquerait plus que ça ! Qu'il me clame son appartenance au CPNT (chasse, pêche, nature, bobonne passe moi les oignons), et qu'il arpente les chasses, les champs en bottes caoutchouc, déguisé en Rambo mode pâté de campagne, équipé comme un commando, prêt à flinguer, les yeux exorbités derrière les buissons. Avec pour rêve, un jour, d'emmener son fils pour son premier coup de fusil, cérémonie initiatique d'ivrognes assoiffés d'hémoglobine et déséquilibrés de la gâchette...
Je mets mes un euro et des brouettes pour mon café, dans la petite soucoupe bleue, avant qu'il ne m'avoue son amour pour Le Pen et ses idées nauséabondes.
Ma patience et ma prise de risque ont des limites.

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