Il faisait nuit, le vent soufflait, la mer rugissait, le feu crépitait. Théodobald était assis, le dos appuyé sur une paroi, les jambes recroquevillées, les genoux au niveau des yeux.
La journée fut longue, le froid fut terrible et cinglant. Il avait beaucoup marché. Il avait surveillé la côte, fidèle à la mission que le hasard et les événements lui avaient confié. Il avait observé dès les premières lueurs du jour jusqu'aux apparitions parsemées des étoiles, l'horizon infini de la mer. Cette ligne où paraît-il, plonge le monde, dans un abîme effrayant, où monstres et diables emportent les hommes éberlués par l'inconnu irrésistible... Enfin, c'est ce que racontaient les moines, Théodobald s'en amusait souvent, peu importe qu'il y est vide et trou béant, seul son rôle de guet attirait son attention et son sérieux.
Théodobald se trouvait sur une longue fourrure allongée sur le sol, pas à même, de la paille en dessous rendait la couche plus confortable. Les restes de nourriture se trouvaient par terre, dans une espèce de grande écuelle, en bois toute déformée. Le feu diffusait une lumière irrégulière dans la pièce, la fumée s'échappait comme elle pouvait par l'entrée, dépourvue de toute porte. Un ameublement fort rudimentaire, agrémentait le lieu, juste la fourrure évoquée,une grande pierre où s'amassaient quelques vêtements et autres objets inconséquents. Deux ouvertures jouaient le rôle de fenêtre, l'une vers l'océan et ses remous, l'autre vers les terres vallonnées et boisées. Dans un coin de cette modeste demeure, en fait un ancien dolmen, régnait l'épée, trésor aux yeux de Théodobald, appartenant jadis à son père ; un bouclier ramassé sur un lieu de bataille et un grand bâton. Le grand bâton était l'arme spécifique et propre de Théodobald. Il se composait d'un manche de bois, aux deux extrémités, deux bouts de métal incrustés qui épousaient parfaitement la forme du support, impossible à faire sauter. Théodobald s'en servait en le saisissant par le milieu et le faisait virevolter comme personne, malheur à l'agresseur ! Une création originale faites par Théodobald lui-même, et un ami forgeron habitant du côté de Dirette (Dielette) plus au sud. Près du seuil un autre tas de paille, où dormait Vague, un âne gris aux contours noirs, l'âne de Théodobald. Vague était son nom. Oui Vague ça avait une consonance féminine, mais Théodobald il aimait bien et Vague ça ne le dérangeait pas, ça lui allait à merveille. Et puis, Théodobald, dans son jardin le plus secret, c'était un amoureux de la mer, alors ...
Cet humble bercail, dont la forme oscillait entre amas de pierres et dolmen gaulois, trônait en haut de la falaise favorite de Théodobald, celle qui surplombait le panorama, la falaise des horizons appelée couramment dans son bout de pays Nez des Horizons (nez de voidries). Vague, donc, était là, couché sur son lit mou. Attention ! Il était couché certes, mais pas sur le côté, ces animaux ça se vautrent mais la tête reste bien droite. Ces yeux amandes étaient fermés, tendrement clos. Il avait le sourire quand il dormait. Il ne cachait pas sa joie d'être près des branches qui craquaient, qui flambaient et réchauffaient ses poils pleins de sable.
Il était beau.
Chaque soirée, Théodobald le contemplait durant un long moment, le caressait, l'admirait, lui parlait, se confiait... le nettoyait parfois.
Vague, il montait la garde.
Il entendait tout.
D'ailleurs malgré sa position, son air trompeur d'assoupi, ses longues oreilles étaient toujours aux aguets, à l'écoute des courants d'air...
Théodobald s'était endormi, assommé de fatigue et repu d'un repas copieux, préparé par une paysanne pour service rendu. Les flammes devenaient braises rouges, seul le grondement de la grande bleue se hissait jusqu'à eux.
Lorsqu'un énorme HI HAN secouait les murs !
Vague avait entendu ! Vague avait donc hurlé !
Hurlé pourquoi ? ! Ouïe quoi ? !
Théodobald n'en savait strictement rien et s'en souciait peu pour l'occasion, car tant que Vague n'était pas dehors à gueuler de plus belle, il n'y avait rien, pas de crainte à avoir et ça Théodobald l'avait vu. Par contre et assez souvent, Théodobald sursautait ! Il se dressait vaillant, une vaillance qui lui faisait faire un joli saut, mais un saut de trop qui lui écrasait violemment la caboche sur le toit assez haut pour se mettre debout, mais vraiment juste assez... Théodobald gueulait des injures, des bordels de merde ! Au pire des cas après s'être fracassé le crâne, il perdait l'équilibre et tombait les quatre pattes dans les cendres encore correctement chaudes... Alors là, s'enclenchait la course folle vers l'extérieur pour se mettre les mimines saccagées dans l'herbe humide où dans l'abreuvoir empli de pluie de l'animal !
Ce genre de mésaventure aux accents plutôt burlesques, ça pouvait arriver deux, trois fois par nuitées...
Au début Théodobald avait eu du mal à s'y faire, c'est le cas de le dire. Mais il ne pouvait pas, il n'y avait rien à faire, il ne pouvait le laisser dormir dans le froid, son âne, son Vague, le compagnon fidèle et dévoué de ses journées. Et à force, ces interruptions nocturnes étaient devenues habituelles, elles faisaient parties du décor, ça faisait rire les villageois... quels cons...
Et Vague il n'y pouvait rien, il préférait prévenir ! Dès qu'il entendait du bruit, il lançait imperturbablement son HI HAN, efficace avertissement, plus sûr que deux gardes réunis.
Mais il fallait bien l'avouer. La plupart du temps, le bruit malgré son insignifiance, sa petitesse, suffisait à Vague pour lâcher sa plus belle voix, et il restait les yeux fermés, bougeait pas d'un centimètre, le bougre, au contraire de Théodobald.

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