mercredi 15 juillet 2009

Reportage 2BBOB, le défilé du 14 juillet ou bienvenue à Guerre-land


Il fait chaud dans les rues de la capitale française. Le grand défilé a lieu, celui de la fête nationale. Ce jour est la célébration de la prise de la Bastille lors de ce fameux 14 juillet 1789. Je descends à la station de métro Palais du Louvre, ligne 7. Je me retrouve vite sur l’asphalte de la rue de Rivoli débarrassée de toute circulation.

Le périmètre de sécurité est édifiant. Un mal pour un bien : l’absence des quatre ou deux roues en train de brailler leurs mécaniques dans nos esgourdes innocentes.

Des gardiens de la paix se chargent de la bonne conduite des opérations. Les talkies walkies crachent leurs ordres et leurs consignes. Je traverse en largeur le jardin des Tuileries coupé pour l’occasion en deux, et interdit au public jusqu’à la place de la Concorde, où l’on aperçoit de dos la tribune officielle, aux saillantes couleurs tricolores. Je fais donc comme tous mes congénères, je longe les quais de Seine, pour me diriger vers la glorieuse cohorte ! Je ne suis pas déçu, je me retrouve vite dans les joies et les affres de ce que je nommerai « Guerre-land ».

J’ai vu de loin la fameuse patrouille de France, faire ses traditionnels traits de pastels dans le ciel dégagé de Paris. Ces crayons de couleurs à plusieurs millions la pièce ne dessinent même pas droit. Un homme profère à son pote « t’imagines toutes ces heures d’entrainement, de travail pour aboutir à ça, tu te rends compte », avec un ton admiratif. C’est clair, tout ce temps pour gratifier la nation de trois malheureux traits aux teintes tricolores… le symbole, haute identité subliminale, commande ce genre d’exercice par le bout du nez… tout ce pognon jeté pour cette pauvre peinture de maternelle…

Un véritable parc d’attraction. Le défilé fait ses petits tours sur les Champs-Elysées pour passer devant notre petit PDR, tout excité de constater sa force de frappe. Il fait la liste de tous ses soldats de plomb et leurs grosses machines débiles. Moi je me trouve dans ce qu’on pourrait appeler les coulisses. En effet, les bords du fleuve sont les succursales du grand chambard. Les déjà passés aux pas cadencés devant les généraux et le chef des armées aux sourires aiguisés, se retrouvent ici, à l’ombre des arbres, près de leurs bus attitrés. Ils boivent un coup, ils se changent, s’apprêtent, se racontent « leur » parade…

On se croirait dans les loges du Lido.

Ils sont coquets, s’épongent le visage perlé de sueur, les yeux sévères, crânes et faces rasées, la tiédeur entoure leurs vêtements de spectacle, leurs épaules larges surplombent la chaussée, leurs smoking pour soirées carnages resplendissent, leurs hormones de conquérants imbibent le bêton environnant… oui nous sommes ici dans une véritable souricière à pétasses gloussantes. Les gros bras jouent parfaitement leur rôle, le prestige de l’uniforme vaut apparemment tous les élixirs aphrodisiaques… Les abords des cars-étalages sont devenus des stands à gonzesses en mal de mâles. Le défunt Bachelor d’M6 est une parodie à côté de cet immense bordel, cette partouze en apparat. Et les courtisanes, les poules, les vamps demandent une photo entourées de deux grands gigolos aux képis à froufrou, le petit oiseau va sortir… triste ballet à but reproductif…

Les soldats entre deux plans cul se distinguent par leurs portables accrochés à leurs oreilles. Ils racontent à la famille en larmes à l’autre bout du fil, et tellement fière la gourde, d’avoir vu leur rejeton marcher au pas, sur les pavés de l’autoproclamée « Plus belle avenue du monde »… C’est les mêmes qui vont nous chialer dans les godasses, quand leur fierté va connaître les joies de l’Afghanistan, et découvrir que la guerre ne se résume pas à un carnaval, et que la guerre ça tue…

Je croise tout et n’importe quoi.

Des militaires ont le sens des valeurs, ont la prédisposition pour les grands écarts. Le vestimentaire n’échappe pas à la règle. Combien de soldats portent aux mains des gants blancs… le blanc immaculé des cortèges cache des mimines appelées à connaître le rouge sang… de près ou de loin. Un moment de lucidité dans cette fournaise à mitrailleuse, un militaire croise un gamin insupportable, qui lui hurle sous le képi, qu’il veut devenir comme lui. Il lui répond sans s’arrêter « bosse à l’école plutôt… »

En attendant, une vedette de la Marine Nationale s’amuse à faire la course en plusieurs passages sur la Seine, entre les bateaux mouches en extase devant la vitesse virile.

Des militaires rincés de leur passage devant notre petit PDR, se plaignent de l’attitude hautaine de celui-ci. Horreur des horreurs, il ne les aurait pas salués lors de leur approche en mode guerrier. D’une, il en prend pour son grade le nain commandant suprême des chairs à canon, ce qui est réjouissant ; de deux, à force de leur offrir des courbettes en grandes pompes, les soldatesques se prennent pour l’élite… remarque, il faudrait déjà qu’il y en ait une…

La chaussée est devenue une revue générale du prêt à porter trouffion. Des pompons de majorettes, des chapeaux Napoléon, des médailles joyeuses, des parures pimpantes, des plumes de cabaret… au moins le ridicule ne tue pas, lui…

Le spectacle en dit long sur l’état de notre humanité. D’un navrant à se taper la tête sur le bitume.

Des tanks et leurs canons agressifs, des camions transporteurs de la mort à grande échelle, des jeeps surmontées de mitrailleuses, des véhicules plus laids les uns que les autres, tous équipés de l’artillerie réglementaire, des hélicoptères la gueule bardée de promesses à massacres… et toujours autant de gamins juchés sur les épaules de leurs géniteurs, véritables VRP de la tuerie comme orientation professionnelle… et vous savez quoi… la foule, la connasse, applaudit généreusement et claironne sa joie… On devine la joie de Jean-Claude Narcy, déjà vieux journaliste sous Pompidou, devant cette France gaillarde ! L’aberration, la stupidité, le sophisme le plus crasse, emplissent les devants de l’Assemblée Nationale. Les gens acclament, bénissent, félicitent la destruction, le chaos, l’abîme…

Le défilé se termine enfin. La République parque ses barbouzes dans ses rangées de bus en rang. Leurs instants de liberté, de gloire, de drague, sont passés, on les ramène dans leurs réserves naturelles, dénommées garnisons. Derrière leurs vitres, ils ont le regard perdu, fatigué, peu habitué à fréquenter la société civile de si près.

L’Empereur républicain va rentrer en sa demeure dorée, heureux de cette exhibition à sa gouaille.

Un enfant, visiblement lassé des arrêts de son père, qui regarde les derniers parachutistes, les atterrissages, les uniformes kakis par milliers, Paris en guerre, s’interroge « ça sert à quoi tout ça ?! » Je te le fais pas dire gamin…

Les voitures officielles se précipitent très vite vers la tribune des grands décideurs ankylosés par la représentation. Les flics sifflent à tout va pour dégager les rues des manants. Guerre-land ferme ses portes.

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